Elegia
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Dans les refuges, les montagnes ou à même l’asphalte, entre la fête d’un soir et la forêt de toujours, Ian tente de réparer quelque chose. Au premier jour, il a parcouru seul ; à pied, en voiture ou dans ses songes. La carte était froissée, mais on pouvait encore y lire les traces du labyrinthe. Il y avait le sommet de ses colères, et puis la tristesse, au fond des vallées, et bien plus loin encore, le repli de ses angoisses.

Derrière les portes, on entendait les sourires, les espoirs et le sacré. Il y avait ceux qui étaient restés, ceux qui étaient partis et ceux qu’il pouvait retrouver, à nouveau. Mais où se cachent les clefs ? Les clefs qui lui permettraient enfin d’ouvrir ces portes dont les étranges motifs lui rappellent quelque chose ?

Il semblerait que quelque chose ait été oublié derrière eux, au lointain. Il est difficile de se rappeler et de saisir ce qu’il adviendra. Pourtant, derrière l’angoissant rideau, le bitume était scintillant, la carrosserie était rouge et la télévision se remplissait de neige. Elle était si belle, si joyeuse et si inspirante, l’orchidée aussi, lorsque Ian l’observait sous le soleil, dans l’appartement. Après l’hiver, est venu le printemps. Le dernier de tous, mais le premier pour Ian.

Le 18 mai 1980, Ian Curtis est retrouvé pendu à l’âge de 23 ans dans la cuisine de la petite maison ouvrière qu’il habitait avec sa femme et sa petite fille. Avec sa disparition soudaine, s’éteint la formation de Joy Division et la fait rentrer par la même occasion dans la légende, pour l’éternité. La même année, New Order naît de ces cendres et fait basculer la new wave dans l’ère de la dance, avec l’entrée de Gillian Gilbert dans la formation et l’introduction du synthétiseur, outil avant-gardiste permettant de conduire la douleur de Bernard Sumner, Peter Hook et Stephen Morris vers des virages musicaux lancinants. C’est dans ce contexte de basculement, que le morceau Elegia est écrit en 1985, comme un hommage rendu à leur ami Ian. Le morceau n’est qu’instrumental ; aucun texte n’est écrit, comme si le silence sourd du chanteur et parolier de Joy Division avait hanté toute la plage sonore.

Avec Elegia, j’ai tenté d’exorciser la rupture amoureuse à laquelle j’ai dû faire face et qui a opéré un mouvement de bascule dans mon rapport à l’altérité, au passé et au futur. J’ai retracé ma propre psychologie par des images issues de mon intimité afin de recomposer une vision lacunaire de la géographie mentale et affective dans laquelle j’ai été plongé à partir de 2023. La figure schizophrénique de Ian Curtis a été une ombre derrière laquelle j’ai pu me réfugier et son utilisation, dans le fil narratif d’Elegia, une manière pour moi de panser la mélancolie qui m’a affecté. Partir de la problématique de ma propre santé mentale et me diriger en musicalité vers les moments de vie, de poésie et de rêverie a été une manière réconfortante d’inscrire ma guérison, même partielle, dans une résolution universelle : un nouvel ordre du monde à partir duquel il faudra partir.

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Elegia
2023 - 2024

Dans les refuges, les montagnes ou à même l’asphalte, entre la fête d’un soir et la forêt de toujours, Ian tente de réparer quelque chose. Au premier jour, il a parcouru seul ; à pied, en voiture ou dans ses songes. La carte était froissée, mais on pouvait encore y lire les traces du labyrinthe. Il y avait le sommet de ses colères, et puis la tristesse, au fond des vallées, et bien plus loin encore, le repli de ses angoisses. Mais il y avait beaucoup de filles dehors, et des garçons aussi. Chaque rencontre était une façon pour lui de rejouer la partie, d’oublier qu’il avait tout perdu. Derrière les portes, on entendait les sourires, les espoirs et le sacré. Il y avait ceux qui étaient restés, ceux qui étaient partis et ceux qu’il pouvait retrouver, à nouveau. Mais où se cachent les clefs ? Les clefs qui lui permettraient enfin d’ouvrir ces portes dont les étranges motifs lui rappellent quelque chose ? Dans la douceur des draps, Ian rêvait beaucoup, mais délaissait souvent le futur ; parfois, il observait simplement à travers la fenêtre, au détour de la nuit, par-dessus son épaule à elle, douce et réconfortante. Il semblerait que quelque chose ait été oublié derrière eux, au lointain. Il est difficile de se rappeler et de saisir ce qu’il adviendra. Pourtant, derrière l’angoissant rideau, le bitume était scintillant, la carrosserie était rouge et la télévision se remplissait de neige. Elle était si belle, si joyeuse et si inspirante, l’orchidée aussi, lorsque Ian l’observait sous le soleil, dans l’appartement. Après l’hiver, est venu le printemps. Le dernier de tous, mais le premier pour Ian.

Le 18 mai 1980, Ian Curtis est retrouvé pendu à l’âge de 23 ans dans la cuisine de la petite maison ouvrière qu’il habitait avec sa femme et sa petite fille. Avec sa disparition soudaine, s’éteint la formation de Joy Division et la fait rentrer par la même occasion dans la légende, pour l’éternité. La même année, New Order naît de ces cendres et fait basculer la new wave dans l’ère de la dance, avec l’entrée de Gillian Gilbert dans la formation et l’introduction du synthétiseur, outil avant-gardiste permettant de conduire la douleur de Bernard Sumner, Peter Hook et Stephen Morris vers des virages musicaux lancinants. C’est dans ce contexte de basculement, que le morceau Elegia est écrit en 1985, comme un hommage rendu à leur ami Ian. Le morceau n’est qu’instrumental ; aucun texte n’est écrit, comme si le silence sourd du chanteur et parolier de Joy Division avait hanté toute la plage sonore.

Avec Elegia, j’ai tenté d’exorciser la rupture amoureuse à laquelle j’ai dû faire face et qui a opéré un mouvement de bascule dans mon rapport à l’altérité, au passé et au futur. J’ai retracé ma propre psychologie par des images issues de mon intimité afin de recomposer une vision lacunaire de la géographie mentale et affective dans laquelle j’ai été plongé à partir de 2023. La figure schizophrénique de Ian Curtis a été une ombre derrière laquelle j’ai pu me réfugier et son utilisation, dans le fil narratif d’Elegia, une manière pour moi de panser la mélancolie qui m’a affecté. Partir de la problématique de ma propre santé mentale et me diriger en musicalité vers les moments de vie, de poésie et de rêverie a été une manière réconfortante d’inscrire ma guérison, même partielle, dans une résolution universelle : un nouvel ordre du monde à partir duquel il faudra partir.

Elegia
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Thomas Causin